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De la morale à l’éthique, la violence et le mal

November 18, 2010 in Grand Pressigny

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Larvatus Prodeo, j’avance masqué écrivait René Descartes, un philosophe du coin qui avait sur la morale une position assez facile à résumer. En attendant d’avoir compris grâce à la science comment le monde marche, et de pouvoir agir dans ce monde avec toutes les lumières de la raison, il faut savoir se contenter de la morale et des coutumes de son époque. C’est pourquoi le grand bonhomme finira par dire que le mieux pour un philosophe, c’est d’adopter l’attitude d’un prêtre, ou d’un professeur, ou d’un journaliste, ou n’importe quoi pourvu que ceux qui sont dérangés par ses réflexions ne puissent pas lui taper dessus. C’est ce que René Descartes appelait la morale provisoire. C’est à dire la morale qu’on adopte avant de pouvoir vivre complètement à la lumière de la science et de la raison.

philosophie

Ce point de vue sera poursuivi par un autre philosophe, pas tourangeau pour un sou, un juif d’origine portugaise qui passera une bonne partie de sa vie en Hollande, Benoît Spinoza. Il parviendra à expliquer ce qui vient après la morale. C’est l’Ethique. L’éthique c’est la morale qui adopte le point de vue de la raison. Quand vous obéissez à une règle morale, vous ne la discutez pas. Si la règle vous dit que vous ne devez pas avoir de relation sexuelle avec votre voisin, ou votre voisine, qu’il vaut mieux vous arracher un œil que de regarder cette voisine ou ce voisin avec convoitise, vous avez deux attitudes possibles à son sujet. Une attitude morale et une attitude éthique.

Si votre attitude est morale, vous penserez que l’adultère est bien ou mal, mais vous ne discuterez pas la règle, ni son bien fondé. Parce que c’est un commandement. Si vous avez une attitude éthique vous songerez aux plaisirs et au jouissances que vous pourrez tirer de votre voisinage, et à la somme d’ennuis et de querelles que cette relation peut vous attirer. Vous ferez la somme des joies et des tristesses, et vous ferez votre choix après mure pesée. La morale est un ensemble de règles de comportements auquel on obéit par crainte, ou par peur, ou par conviction. L’Ethique est une connaissance pratique des lois de la nature qui nous pousse à choisir ce qui est bon ou mauvais pour nous.

Emmanuel Kant essaiera d’énoncer une règle de la raison, telle que celle-ci puisse être appliquée à toute les situations pratiques. En somme, il voudra donner à l’Ehique sa raison pratique. Spinoza admettait déjà que l’être humain pour être heureux, doit s’efforcer au bonheur des autres, de toute l’humanité. Diminuer le bonheur de son prochain, c’est diminuer ses chances d’être heureux. Selon ce principe, Emmanuel Kant admettra par conséquent que tous nos comportements doivent pouvoir être imités par tous les autres. Autrement dit, je dois agir de telle sorte que si je fais quelque chose, tout le monde doit pouvoir faire la même chose sans faire courir le monde à la catastrophe. Plus précisément, je dois tirer de toutes mes actions une maxime, et cette maxime peut devenir la règle qui détermine la volonté de tous. Si je consomme la quantité d’énergie d’un français moyen, je dégage la maxime universelle: tout homme peut consommer la quantité d’énergie moyenne d’un français moyen. Or je sais que si cette maxime détermine la volonté de tous les humains de la terre, nous courrons à la catastrophe. La règle n’est donc pas conforme à l’éthique, je dois réduire ma consommation. De même dans l’état actuel des mentalités, si je pense que la règle qui dit: tu aimeras ta voisine avec plaisir, peut s’appliquer à toute l’humanité, nous allons à la guerre civile.

Friedrich Nietzsche n’aimera pas que la volonté soit déterminée par une règle. Dans la mesure où pour lui, ce n’est pas la règle qui montre le chemin au vouloir, mais bien le contraire. La volonté, qui manifeste sa puissance, trace par la force un chemin que les faibles n’ont pas d’autre choix que de suivre. Ainsi, pour le philosophe allemand, avant le bien, il y a le bon. Et le bon, loin d’être une idée venue de la divinité, est bel et bien la qualité des seigneurs, des hommes forts (donc, dans un monde encore dominé par les hommes aujourd’hui, ce n’est pas la qualité des femmes). Si notre société prend de plus en plus le parti des victimes, dit le philosophe, c’est que les faibles ont mis leur intelligence au service d’une morale qui tend à s’imposer et à reprendre le dessus. La morale des victimes est une morale pleine de ressentiment, inspirée par le christianisme. Les victimes haïssent la force et la puissance et voudraient la condamner. La règle devient l’alibi du faible et Nietzsche voudra substituer le surhomme à la morale des faibles, le surhumain qui voit par-delà le bien et le mal ce qui est bon pour lui.

Le philosophe contemporain René Girard, né en Avignon, qui a passé sa vie à Standford, reprend cette réflexion en nous permettant de caractériser de nouveau ce qui fait la différence entre la morale et l’éthique. C’est le sacré. La morale est un ensemble de formulations impératives qui remontent à la nuit des temps, et si nous ne pouvons les discuter, c’est que nous savons qu’elles ne le sont pas, discutables. Et pourquoi nous le savons? Parce que leur origine est divine. Alors, soit nous refusons la divinité, ce qui est l’attitude la plus fréquente aujourd’hui, et nous refusons la morale, nous l’accusons de nous culpabiliser, de nous empêcher de jouir, de nous exprimer, de penser librement. Ou bien, nous lui accordons un crédit aveugle, et nous adoptons ses commandements de manière aveugle, ce qui est encore le cas des religieux, si rares soient-ils. C’est la foi. René Girard, comme René Descartes, choisira d’accorder à la morale un crédit provisoire. Pour le philosophe contemporain, nous avons tort d’accuser la morale, ou l’église, ou je ne sais quel épouvantail, de nous priver de jouir de la voisine. Le véritable obstacle à ma jouissance, ce n’est pas dieu, ce n’est pas le pape, ce n’est pas le sur-moi. L’obstacle, c’est le voisin, ou pire, la voisine elle-même.

Autant dire que le philosophe nous invite à une réflexion pratique, c’est-à-dire éthique, proche (en cela) de l’inspiration cartésienne. En attendant que la raison m’éclaire, mieux vaut me fier à la tradition et éviter de la prendre pour une imbécile. Car s’il y a une chose que la tradition, la religion et la morale connaissent, c’est bien la violence.

Ici il faut s’arrêter et penser à ce mot-clé de la pensée girardienne. La violence est le seul problème de l’humanité.

La violence, n’est pas seulement une préoccupation morale, c’est aussi l’obsession des états modernes et des voyous qui le menacent de toute part. Au fond, Girard ira plus loin que Spinoza, il n’y a qu’un seul moyen d’être heureux, c’est d’être en paix. Car la violence est le problème le plus constant et le plus répétitif, le plus banal de toute l’histoire humaine. La violence c’est le Mal. Avec une majuscule. C’est elle qui hante les religions humaines, depuis les sociétés archaïques et leurs sacrifices barbares, jusqu’à la crucifixion de Jésus. La violence c’est le mal. Avec une minuscule. Elle préoccupe les états modernes et les gouvernements de gauche et de droite. Il est plus facile de déclencher la violence que de l’arrêter. Un rien, une chiquenaude, et la voilà déchaînée. Il est beaucoup plus difficile de l’arrêter, voire impossible.

Quelle est l’origine de la violence humaine et quelle est sa particularité? Contrairement à Nietzsche, René Girard va douter que l’homme est capable de désirer spontanément, et donc à plus forte raison, qu’il soit capable de volonté. Pour lui, le cerveau humain est une immense machine à simuler, et l’homme est l’animal qui a poussé le plus loin l’aptitude à imiter. L’être humain n’imite pas seulement pour apprendre. Il imite également pour désirer. Et justement, cette capacité de désirer n’a pas de limite. Voilà, explique le philosophe, la source de toutes les violences humaines. Car si je convoite ma voisine c’est qu’elle est belle et que la beauté des femmes est convoitée. Et si je désire mon voisin, c’est que je suppose qu’il a un je ne sais quoi qui me manque, et qui me conduit à être son rival. L’enfer, disait Jean Paul Sartre, c’est les autres. Il ne croyait pas si bien dire. La morale non plus ne croit pas si bien dire, quand elle m’impose une règle que je ne comprends pas parce que je me crois capable de dominer la violence. Car ce désir que Girard appelle désir mimétique est une mine intarissable de conflits qui pousse l’homme à convoiter le bien d’autrui et à mépriser le sien.

Les hommes ne sont pas capables de mettre un terme à leur violence, et les cultures humaines, toutes les cultures humaines, ne sont que de vastes systèmes destinés à protéger les hommes contre cette violence en multipliant les interdits. Car comme je l’ai dit, le problème avec la violence, c’est qu’on ne peut pas l’arrêter. S’interposer dans une bagarre, c’est augmenter la bagarre, accroître l’échauffourée. D’où le réflexe de se tenir à l’écart. On observe cependant une chose très particulière dans notre société. La disparition progressive de tous les interdits. Que se passe-t-il, pourquoi notre société ne sombre-t-elle pas dans une violence définitive, nucléaire par exemple? Quel est ce privilège qui permet à notre société de se passer du religieux et de sa sagesse pratique? A-t-elle développé, précisément, cette culture de la non-violence, et pour tout dire cette éthique pressentie et pensée par les philosophes antérieurs? Comment peut-on parler d’une culture de la non-violence dans cette société obsédée par le terrorisme et l’insécurité, qui porte la guerre loin de ses frontières et vit de l’industrie nucléaire et du commerce des armes? Et comment dire qu’elle est vraiment sortie du religieux, quand elle prétend tout savoir sauf la nature et l’origine des religions sur laquelle elle est encore muette? Et enfin, surtout, si notre société est passée de la morale à l’Ethique, peut-on expliquer la transformation et surtout lui trouver une raison?

Un ensemble de questions qui feront l’objet d’un autre texte et une occasion d’approfondir notre présentation de René Girard.

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Lu par l’auteur (Pierre Murcia)


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